Red Bull donne des ailes, pas que !

Analyse de la stratégie de Red Bull pour le recrutement de jeunes joueurs français au RB Salzbourg et RB Leipzig.

Encore engagés en quarts de finale d’Europa League, le RB Leipzig et le RB Salzbourg font énormément parler d’eux dans les centres de formation français. Depuis quelques années, ces 2 clubs sous contrôle de la marque autrichienne Red Bull, mènent une politique très « agressive » auprès des jeunes footballeurs français.

Décryptage de cette stratégie, critiquée par certains, louée par d’autres.

Recruter, développer, revendre !

Depuis l’acquisition du SV Austria Salzbourg en 2005 et du SSV Markranstädt en 2009, le groupe Red Bull développe une véritable stratégie de recrutement, de développement et de revente de jeunes footballeurs.

En 2010, Dietrich Mateschitz, le fondateur de la marque expliquait sa stratégie offensive de sponsoring d’équipes et événements sportifs à GQ et l’Equipe.

Le but de l’entreprise n’est plus de vendre de la boisson, mais de découvrir des gens doués et de les aider à s’accomplir. Lorsque j’investis dans une discipline ou un événement sportif, je veux être responsable de A à Z du succès ou de l’échec, le cas échéant. Où est l’intérêt de s’engager dans le foot si c’est juste pour coller un logo Red Bull sur le maillot des joueurs ?

Profitant d’une réglementation UEFA/FIFA sans doute trop libèrale, Red Bull saute sur tout ce qui bouge. N’hésitant pas à débourser des sommes très importantes pour recruter des joueurs à fort potentiel, l’entreprise autrichienne s’inscrit dans une logique ultra-spéculative.

L’objectif est de déceler des joueurs à fort potentiel de développement, réussir à les attirer à Salzbourg ou Leipzig, leur permettre de se développer et les revendre en faisant une bascule financière conséquente.

L’investissement financier initial peut apparaître comme très important, mais les sommes investies restent dérisoires au regard des plus-values réalisées à la revente.
En encourageant les jeunes joueurs à ne pas signer leur premier contrat professionnel avec leur club formateur, Red Bull peut les recruter à l’échéance de leur contrat aspirant ou stagiaire. Cela leur permet ainsi de ne s’acquitter que des simples indemnités de formation prévues par la FIFA. Ils peuvent ainsi gonfler les propositions financières faites à leurs futures recrues (prime à la signature et salaire mensuel). Quand Red Bull attaque, il est quasiment impossible pour un club français de s’aligner s’il n’a pas anticipé la signature d’un contrat professionnel bien avant le terme du « contrat jeune ».

La stratégie est très décriée par les responsables des centres de formation français car elle consiste à utiliser le savoir faire hexagonal pour se servir directement à moindre frais. Une main d’oeuvre de qualité, avec un coût qui reste très abordable si les joueurs sont recrutés avant d’éclater au plus haut niveau.

Opération séduction

Afin de convaincre un jeune joueur de quitter son pays natal pour rejoindre l’Autriche ou l’Allemagne, Red Bull ne lésine pas sur les moyens. Désireux d’en mettre plein la vue aux joueurs convoités et à leurs entourages, le RB Leipzig et surtout le RB Salzbourg n’hésitent pas à utiliser la puissance de la marque au taureau. Tête d’affiche d’un championnat autrichien de seconde zone, le RB Salzbourg sait qu’il doit user de tous ses charmes pour séduire ses cibles.

Voyage tous frais payés pour les joueurs, les familles et les agents, visite du musée Red Bull et même petit tour en hélicoptère au dessus du siège de Red Bull, situé à Salzbourg.
Autant dire qu’un jeune adolescent qui se pose énormément de questions sur son avenir sportif peut être rapidement attiré par le club autrichien et ses installations ultra-modernes. Red Bull n’a pas chipoté sur les moyens avec des équipements sportifs et hôteliers d’un standing digne des clubs de très haut niveau.

S’il est incontestable que la puissance financière du RB Salzbourg et du RB Leipzig semble écraser la concurrence sur le marché des jeunes, il n’en reste pas moins que la société autrichienne sait également utiliser d’autres armes.

De glorieux anciens

Afin d’assurer la promotion de son modèle, les dirigeants de Salzbourg et Leipzig peuvent également mettre en avant des réussites évidentes de joueurs ayant suivi la « filière Red Bull ».

Sadio Mané, recruté par le RB Salzbourg en 2012 en provenance du FC Metz pour 4M€ a été revendu 14M€ à Southampton en 2014 et brille aujourd’hui en Ligue des Champions avec Liverpool. Constat similaire pour le guinéen Naby Keita, acheté à Istres par le RB Salzbourg, transféré à Leipzig après 2 saisons en Autriche, et que Liverpool aurait bouclé pour environ 75M€.

Ces réussites sont autant d’arguments pour tenter de convaincre des joueurs prometteurs de s’engager dans le projet porté par Red Bull.

Le discours est assez simple mais diablement efficace. Plutôt que « végéter » en France, s’entraîner sporadiquement avec le groupe professionnel mais se retrouver chaque week-end en Nationale 2 ou en U19 Nationaux, il est proposé aux jeunes de marcher sur les traces de leurs glorieux aînés en se servant de ces clubs comme d’un tremplin pour viser plus haut. Le schéma de la « filière Red Bull » est exactement celui suivi par Dayot Upamecano. La trajectoire est idéale : FC Liefering (réserve du RB Salzbourg, en D2), RB Salzbourg puis RB Leipzig. Avant l’éventuel saut vers un très grand club.

Si le niveau du championnat autrichien reste relativement moyen, la possibilité de jouer tous les ans une Coupe d’Europe est un critère de choix. Il ne fait aucun doute que des joueurs du RB Salzbourg comme Amadou Haidara ou Diadié Samassékou se retrouveront rapidement dans un championnat européen majeur.

Les clubs européens, si frileux au moment de recruter des footballeurs dont le potentiel s’est uniquement exprimé contre des jeunes de leur catégorie d’âge,  seront beaucoup plus prompts à enclencher des offres pour des joueurs ayant prouvé leurs capacités à s’adapter à un niveau professionnel, quitte à payer un tarif majoré.

Des contrats hors normes

Selon nos informations, les propositions financières faites à des jeunes joueurs européens sont hors normes. Des joueurs français nés en 2000 et 2001 se sont vus proposer des salaires mensuels de plus de 50 000 € avec des primes à la signature flirtant avec le million d’euros. Un contrat de 5 ans peut donc rapporter 4M€ à un jeune footballeur de 17 ans. Impossible pour un club français (Valenciennes pour Upamecano et Sochaux pour Konaté) de rivaliser financièrement.

En septembre 2017, Bild (RB-Star Upamecano kostet 100 Mio Euro, 17 septembre 2017) affirmait que Dayot Upamecano percevait un salaire mensuel de 200 000 € avec une prime annuelle de 2M€. A l’occasion de son transfert de Salzbourg à Leipzig en janvier 2017 il aurait même empoché une prime de 3M€. Sacré bond financier en 24 mois pour un joueur encore mineur à l’époque.

Si la stratégie consiste le plus souvent à attirer des jeunes joueurs en fin de contrat au RB Salzbourg, le RB Leipzig, fort de sa puissance financière et sportive nouvelle, assurée notamment par sa qualification en Ligue des Champions n’hésite pas à montrer les crocs pour attirer des jeunes joueurs encore sous contrat. Il y a quelques semaines, le club allemand avait ainsi offert plus de 20M€ pour le jeune portugais de 16 ans Umaru Embalo avant que le transfert ne capote pour des histoires de commissions d’agents.

Cette somme absolument colossale illustre un virage stratégique opérer par Red Bull. Les très bons jeunes en fin de contrat sont orientés vers Salzbourg tandis que les joueurs identifiés comme des cracks entrent plutôt dans la stratégie de Leipzig. Ces dernières semaines, le club allemand s’était ainsi rapproché avec insistance de Willem Geubbels, attaquant de 16 ans évoluant à l’Olympique Lyonnais. Les sommes évoquées pour son transfert flirtaient avec les 15M€ et le salaire proposé était bien supérieur aux standards de Ligue 1.

Un vrai projet sportif

Au delà de l’aspect financier, le projet sportif développé par Red Bull est véritablement au centre des discussions. Car si l’investissement salarial reste important, la stratégie sportive développée par la marque autrichienne mobilise des moyens colossaux pour accompagner les jeunes joueurs au quotidien afin d’améliorer leur développement et leurs performances. Le projet n’est pas séduisant que sur le papier, les joueurs ayant eu l’occasion de découvrir les installations du Red Bull Salzbourg ont été subjugués par leur qualité et leur modernité. S’appuyant sur un véritable savoir faire, Red Bull a su développer une logique d’académie où tout est pensé et mis en oeuvre pour favoriser la performance.

L’argument du temps de jeu est également primordial. Dans un secteur de plus en plus concurrentiel, avec des joueurs qui revendiquent du temps de jeu et de l’exposition, Red Bull n’hésite pas à faire confiance à de très jeunes éléments. Très loin de la frilosité de certains clubs français qui hésitent à lancer de très bons jeunes au niveau professionnel, le RB Salzbourg et le RB Leipzig affichent des effectifs présentant des moyennes d’âge très inférieures aux standards de leurs concurrents. En 2015, Ousmane Dembélé, que le Stade Rennais hésitait à lancer en Ligue 1, s’était d’ailleurs rendu à Salzbourg pour rencontrer les dirigeants du club autrichien et avait même donné son accord pour signer un premier contrat professionnel avec le Red Bull.

Recruté par le RB Leipzig cet été, Ibrahima Konaté a déjà disputé 12 matchs de Bundesliga et 3 rencontres d’Europa League. Ces dernières semaines, il était titulaire en championnat lors de la victoire de Leipzig contre le Bayern Munich (victoire 2-1 le 18 mars 2018) et en quarts de finales de Ligue Europa contre l’Olympique de Marseille (victoire 1-0 le 5 avril 2018). A seulement 18 ans, il bénéficie déjà d’un temps de jeu conséquent.

De son côté, son aîné Dayot Upamecano s’est imposé comme un titulaire indiscutable au sein de la défense allemande. Avec 21 titularisations en Bundesliga mais également 10 en Coupe d’Europe (Ligue des Champions et Ligue Europa), le natif d’Evreux est le défenseur le plus côté de sa classe d’âge (19 ans). Contrairement à Konaté, Upamecano a suivi la filière longue de Red Bull. Recruté par le RB Salzbourg en provenance du Valenciennes FC en 2015 (Dayot Upamecano au Red Bull Salzbourg, bon ou mauvais choix ?, 15 juillet 2015) alors qu’il n’avait que 16 ans, le jeune international espoirs a gravi les échelons à la vitesse grand V.

Aligné avec le FC Liefering (réserve du RB Salzbourg, D2 autrichienne) durant sa première saison en Autriche, il enchaîne les performances de haut niveau. Il ne dispute que 2 matchs avec l’équipe première, mais s’installe dans le onze de départ dès la saison suivante. En seulement 6 mois, il est titularisé à 15 reprises avec le Red Bull Salzbourg et malgré ses 17 ans il s’affirme comme l’un des meilleurs joueurs du championnat.

En janvier 2017, seulement 18 mois après son arrivée à Salzbourg, il quitte l’Autriche pour rejoindre le RB Leipzig. Au passage, le club autrichien aura fait une culbute financière de 9M€.

Si la réussite individuelle des joueurs n’est plus à démontrer, malgré quelques échecs de recrutement, la réussite collective du RB Salzbourg est également une réalité.

En 2017, le Red Bull Salzbourg a remporté la Youth League, l’équivalent de la Ligue des Champions U19. Cette victoire finale, avec des performances remarquées contre le Paris SG (5-0), le FC Barcelone (2-1) ou encore le Benfica Lisbonne (2-1) n’a fait que crédibiliser le projet sportif.

Des méthodes très contestées

Selon nos informations, les recruteurs du RB Salzbourg et du RB Leipzig ne prennent souvent pas la peine de rentrer en contact avec les clubs formateurs des joueurs convoités. Les joueurs et leurs entourages sont directement contactés en suivant une stratégie relativement simple. Convaincre sportivement et financièrement le joueur de s’engager avec eux, avant de le pousser à refuser les propositions de premier contrat professionnel de leur club formateur.

Eric Hély, directeur du centre de formation du FC Sochaux, a récemment exprimé tous ses griefs sur les pratiques du RB Salzbourg dans le « dossier Ibrahima Konaté » (Leipzig-OM: «Ils ne respectent rien!» Les secrets de Red Bull pour chiper les pépites du football français, 20 Minutes, 5 avril 2018).

Red Bull ? Ils ne respectent rien ! Ils ne nous respectent pas, nous, les clubs. On les a jamais vus ! Ils ont négocié directement avec le joueur, sans jamais dialoguer avec nous. Nous, ça faisait un an et demi qu’on discutait, qu’on lui avait proposé son premier contrat pro. Il y a un nouvel agent qui est arrivé en cours de route… Ibrahima attendait, soi-disant il réfléchissait. En fait, c’était purement financier ! Au final, il est parti libre, et Leipzig a seulement réglé l’indemnité minimum de la FIFA, trois fois rien !

Les reproches adressés à la stratégie offensive de Red Bull sont de deux ordres. Utiliser le travail de pré-formation et de formation français pour recruter à moindre coût mais également le manque de courtoisie vis à vis des clubs français. Les recruteurs du club allemand et du club autrichien sont souvent qualifiés de « charognards » par les clubs français avec qui les rapports sont parfois très tendus.

Si la lutte est acharnée dans le « mercato des jeunes » et que tout débauchage intempestif d’un jeune joueur est forcément mal vécu par ses éducateurs et son club formateur, certains clubs européens apparaissent beaucoup plus respectueux dans l’approche.

Sur les bords des terrains en U17 et U19 Nationaux, il n’est pas rare d’apercevoir des recruteurs du RB Leipzig et Salzbourg. Leur réseau en France est d’ailleurs beaucoup plus structuré que celui de la plupart des clubs français. Avec une préférence importante pour le scouting d’internationaux dans les catégories de jeunes.

S’ils sont persona non grata dans plusieurs clubs français, les recruteurs de Red Bull ont pourtant la côte auprès des agents et des jeunes joueurs français. Et le mercato 2018 devrait encore confirmer cette tendance.

 

Fanks

Posted by Fanks

Spécialiste du football francilien et africain.

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